09/04/2026
LA DÉFENSE : Journal mensuel du Secours populaire de France
Édition de Mai 1962
APRES LA CATASTROPHE DE St-JUST-EN-ARDECHE
Des visites bouleversantes...
Par Noëlle LELONG
LE 9 avril, un effroyable drame a soulevé, dans le Midi de la France, et dans tout le pays une immense émotion. L'explosion de la poudrerie de Saint-Just d'Ardèche a fait 20 morts et de nombreux blessés.
Malgré les éléments qui donnent à penser que cette catastrophe est l'œuvre de criminels et, disons-le, de criminels de l'O.A.S., les autorités gardent le plus profond silence sur cette affaire, tout en essayant d accréditer l'idée d'un simple accident, malgré les constatations troublantes qui ont pu être faites. .. ..
Nous souhaitons que la volonté populaire puisse bien vite imposer que toute la lumière soit faite sur ce malheur qui a plongé de nombreuses familles dans la peine..
Dès l'annonce de la catastrophe, le Secours Populaire a été présent auprès des familles. Ce sont ces démarches que nous rapporte ci-dessous notre amie Noëlle Lelong, secrétaire du Comité du Secours Populaire du Teil (Ardèche).
Lorsque nous sommes retournés à Saint-Marcel, le village assourdissait ses bruits, il parlait bas, chuchotait son malheur... des visages inquiets suivaient nos allées et venues, au surlendemain de la cérémonie funèbre, la place de l'Eglise conservait l'empreinte de ses morts…l'angoisse demeurait, ravageait les esprits, se communiquait aux choses, aux ruelles que nous longions, l'air même que nous respirions était comme sur-imprégné par tant de peines cachées derrière les portes closes et les volets de bois.....
Lorsque nous l'avons rejoint, notre ami Henri Mazel, inspecteur des Eaux et Forêts, rapportait un blouson aux manches déchiquetées, largement tâché de sang, et une montre... C'est celle de Carboni, nous dit-il, elle ne s'est pas arrêtée, mais lui... le pauvre gars... c'est comme à la guerre, pire que je n'en n'ai jamais vu... reconnaître un crâne, identifier des lambeaux humains, une oreille, grâce à un objet quelconque : une petite cuiller, un bouton... et cet homme courageux, après plusieurs jours d'horreur et de nuits sans sommeil consentit à nous conduire auprès des familles en deuil afin que nous puissions leur exprimer notre sympathie et leur faire partager bénéficier de la solidarité du Secours Populaire...
Ainsi, pour commencer, des premiers dons en argent furent distribués aux familles les plus éprouvées.
— Un séjour gratuit dans les colonies de vacances du Secours Populaire offert à tous les enfants des victimes.
— La solidarité juridique mise à la disposition des familles intéressées.
Henri Mazel nous désigna la maison de Madame Salvy, deux bambins jouaient près de la fenêtre...
Il expliqua :
Un cas navrant, le père est mort il y a trois mois. 4 enfants. La mère est gravement brûlée. On l'a transportée à Grange-Blanche à Lyon. C'est sa sœur qui garde les petits et comme elle en a quatre aussi. Enfin, allons-y...
Certes, il fallait bien y aller, mais comme il est dur de forcer la retraite au chagrin même pour l'adoucir...
Madame Salvy nous accueillit avec un grand courage. Elle serrait autour d'elle ses huit enfants avec une telle force d'affection qu'on la croyait aisément lorsqu'elle affirmait : « Ceux de ma pauvre sœur ou les miens, c'est pareil !... »
V***e également, Madame Rinaldi, elle, avait cinq enfants, perdit un fils dans un accident de moto. Aujourd'hui, la malheureuse mère n'en n'a plus que trois...
..Marie-Jeanne Bouchon — 17 ans — décédée. Quelques mots officiels, puis... plus rien... et pourtant, je regarde longuement la photographie de Marie-Jeanne, ses lèvres joyeuses, ses yeux vifs en forme de sourires, sa petite robe fleurie... L'image de cette jeune fille est l'image de la vie... et la mère s'effondre, tant est lourd, un tel chagrin...
A Saint-Just d'Ardèche, nous nous sommes arrêtés chez Madame Audon.
La catastrophe a tué sa fille et son mari... Inutile d'insister sur l'étendue d'un tel drame au sein de cette famille tendrement unie...
Sur le chemin du retour, nous avons croisé un homme jeune au regard éperdu... C'est Pierre Issoire, un gendre de Madame Audon. Celui-ci revient de loin, il s'en est manqué d'un cheveu que la famille Audon pleure une troisième victime, précise Mazel...
Je me demande ce que je fais là, nous dit-il, j'étais au garage... les autres sont morts... Je me demande ce que je fais là...
Il faudra des semaines, des mois peut-être à cet homme pour reprendre son équilibre, pour cesser de se poser l'incroyable question et ne plus se demander... ce qu'il fait là !
Nous n'avons malheureusement pas eu le temps d'aller rendre hommage à toutes les victimes et visiter leurs familles.
A Pont-Saint-Esprit, c'est encore un cas déchirant qui nous arrête, rue Bas-Mazeau, ici une v***e pleure Julien Mazade, son mari, et André, Nicole, Mireille, Claude, Josette, Danielle, Gérard, Michel et Bruno, leur cher papa...
Au milieu de tant de larmes, nous ne pouvons que laisser l'espoir de n'être pas abandonné... et après avoir déposé sur la table quelques billets pour « dépanner »... nous retirer discrètement.
Un peu en dehors de la ville se trouve la demeure Ghisalberti... Là c'est Marie-Anne qui fut tuée (j'allais écrire assassinée) à l'âge de 18 ans... Il reste à ce foyer meurtri cinq enfants dont un fils militaire, les 4 autres âgés de 13, 12, 4 et 3 ans.
A Mondragon, c'est encore la mort d'une toute jeune fille, Mireille Maurin, 17 ans, qui endeuilla une famille déjà éprouvée.
Le père, à la suite d'un accident de route, est incapable de travailler. Il lui reste quatre enfants à charge, dont un grand fils malade et un garçon de 12 ans 1/2 mentalement ret**dé.
Par la suite, nous sommes retournés voir certaines de ces familles et d'autres enfin que nous n'avions pas pu rencontrer la première fois .
Nous avons, par exemple pris contact avec la famille Faure.
Madame Marie Faure a été tuée...
C'était une des plus vieilles ouvrières de l'usine et elle soignait son père âgé de 90 ans... Chez son fils, c'est la belle-fille de ce dernier dont il est le tuteur qui a été blessée...
Monsieur Drouineau, les traits tirés, le visage creusé par les souffrances récentes, il parle... parle... et le cauchemar qui réapparaît se reflète dans les yeux de sa femme; Madame Drouineau ponctue chaque phrase de son mari d'un hochement de tête fatal...
« J'étais à bricoler le tracteur dans le garage, l'explosion m'a éjecté contre un établi, j'avais la jambe coincée par une énorme poutre, par-dessus le marché, j'étais enseveli sous un tas de moellons, de gravats... Je me dis : « Si tu veux t'en tirer, faut sortir de là... » Ça a été dur, j'y ai mis le temps, finalement j'ai réussi... J'entendais sous moi quelqu'un qui criait au secours... Dès que je fus un peu dégagé, la première chose que je vois, c'est un collègue étendu par terre, je me glisse... devant ce qui était le garage. J'en vois un autre qui fait un geste... le dernier...
Alors, je suis parti en zigzagant, comme ça, moitié à genoux, moitié rampant... j'ai rencontré des gens plein de sang qui faisaient comme moi... Mais je ne pensais qu'à une chose : Il faut que je retrouve ma femme.
Moi, intervient Madame Drouineau, je ne pensais qu'à lui... je le cherchais...
Je suis sorti par le jardin du directeur, continue son mari, j'étais inondé de sang, ça me coulait de partout, même des oreilles, Je n’arrivais plus à me traîner...
C'est là que je t'ai aperçu...
Oui, c'est là qu'ils se sont rejoints, ces deux êtres blessés qui se cherchaient à travers le désastre. Monsieur Drouineau, conduit à l'hôpital de Montélimar, a le bras cassé, les reins touchés, ainsi que l'appareil urinaire, quelque chose au foie, un léger éclatement de la rate, 3 côtes cassées... etc... Sa femme n'a que des blessures superficielles mais souffre d'une forte dépression... Quant à Lionel, leur fils, il accueillit avec une joie manifeste les futures vacances que lui offre le Secours Populaire !
Nous avons rencontré plusieurs rescapés qui nous relatèrent avec détails les affreux moments qu'ils ont vécus... et qui nous donnèrent leur opinion sur... l'accident... qui n'en n'est plus un pour personne.
Mon pauvre mari, on l'a tué..., a dit une femme en nous remettant une demande de solidarité juridique...
Ma petite fille a été assassinée... C'est un crime monstrueux...
Un attentat. odieux contre les travailleurs, il faut le dénoncer...
Il ne fait aucun doute que mon oncle a été assassiné, écrit à sa tante le neveu d'une victime...
La vérité doit être connue de tous...
Après la stupeur, après l'anéantissement du premier choc, la colère monte et gronde dans tous ces cœurs déchirés...
Il faut que justice soit faite.
Toutes les familles visitées nous ont remis une demande de solidarité juridique.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k9809724c/f5.item
La Défense : organe de la Section française du Secours rouge international
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k9809724c/f5.item/f5.jpeg?download=1
La Défense, organe de la section française du Secours rouge international (1923-1944), puis organe du Secours populaire français (1945-1981). Particulièrement actif après