28/07/2026
J’AI ÉTÉ EMPRISONNÉ À 13 ANS. J’AI RECOUVRÉ LA LIBERTÉ À 60 ANS
J’avais 13 ans, je vivais à Maiduguri, la capitale de l’État de Borno. Après l’école, j’allais vendre de la canne à sucre pour mon père. Il était cultivateur de canne à sucre.
Je me souviens encore comment il louait une brouette pour 20 kobo _(le Kobo est un jeton de la monnaie nigériane, il n'est plus utilisé car sa valeur est plus de 10 fois moins que 1 grand CFA)_ . On y disposait la canne à sucre et on poussait ça dans toute la ville pour vendre.
Un jour fatidique, après l’école, je poussais ma canne à sucre. Il faisait une chaleur insupportable. Celui qui a vécu dans le Nord sait à quel point Maiduguri peut être chaude. Je cherchais de l’ombre sous un arbre pour me reposer.
En faisant ça, j’ai accroché et cassé par accident le phare d’une voiture garée au bord de la route qui menait au garage. J’étais terrifié. J’ai voulu fuir, mais ma conscience ne me l’a pas permis. Alors je suis resté là pendant 30 minutes, à attendre le propriétaire.
Je ne savais pas que le propriétaire priait juste à côté, dans la mosquée à l’intérieur du parc. Quand il est arrivé, je tenais encore le morceau de phare cassé dans ma main. Je n’arrivais pas à parler.
Au lieu de m’écouter, l’homme a commencé à me battre. Des gens ont essayé d’intervenir, mais il a sorti un pi****et et a menacé de tirer sur quiconque s’approchait.
Il m’a poussé dans sa voiture et m’a emmené directement au commissariat. C’est à ce moment que j’ai compris qu’il était policier. Il a ordonné à ses hommes de m’enfermer dans une cellule. Ils ont obéi.
J’ai passé toute la nuit là-bas. Pas de nourriture, rien. La seule chose qu’on a eue, c’était du pain partagé entre nous le matin.
Vers 10h le lendemain, un policier a demandé : « C’est qui ce petit garçon ? »
Une femme au comptoir a répondu : « Le chef a dit de le garder là. »
« Toi tu es qui pour contester le chef ? »
Une semaine est passée. Puis deux. Un mois. Je me demandais : Est-ce que cet homme m’a oublié ? J’ai essayé de parler aux policiers de garde. Personne ne m’écoutait.
J’avais à peine 13 ans. Je pleurais chaque nuit, goûtant à l’amertume de la vie à un si jeune âge.
Après un mois, des policiers ont rassemblé un groupe parmi nous et nous ont emmenés au tribunal. Le tribunal ne siégeait pas ce jour-là. Le policier a dit : « Emmenons-les en détention provisoire. »
C’est comme ça que je me suis retrouvé à la prison de Maiduguri. Une année est passée en détention provisoire. Plus t**d, on m’a affecté à la buanderie.
Après deux ans, on m’a transféré hors de Maiduguri. Je ne savais même pas où jusqu’à ce qu’un codétenu me dise : Bauchi. À ce moment-là j’avais 15 ans.
On ne sait jamais quand ils vont te transférer. Un matin, ils te réveillent, te mettent dans un véhicule et t’emmènent dans un autre État.
De là, j’ai été transféré dans des prisons de l’Est et de l’Ouest, comme quelqu’un qui fait son service.
Mon dernier arrêt avant de retourner dans le Nord, c’était la prison d’Ibadan. De là, on m’a emmené à la prison de l’État de Kano. À ce moment-là, j’avais déjà 60 ans.
Tout le monde m’appelait « Baba de la prison ». J’étais très connu. Mais personne ne croyait à mon histoire. Derrière ces murs, les gens partent du principe que tout le monde est un criminel.
Dieu s’est souvenu de moi à 60 ans. Un gouverneur a visité la prison vers la fin de ses 8 ans de mandat. En traversant la cour, son regard s’est posé sur moi.
« Baba, viens ici », a-t-il dit. « Tu as quel âge, et qu’est-ce qui t’a amené ici ? »
Les larmes coulaient. Mon cœur était gonflé, saignant, vide. Après 59 ans, quelqu’un me demandait enfin ce qu’on aurait dû me demander il y a très longtemps.
« J’ai 60 ans », ai-je répondu. « Je suis arrivé ici quand j’avais 13 ans. »
Tout le monde a crié, les prisonniers comme les responsables. Même le gouverneur a pleuré.
Je lui ai tout raconté. Comment c’était arrivé. Comment on m’avait déplacé de prison en prison. Même les condamnés à mort, menottés, tremblaient en m’écoutant.
Une enquête a commencé. On a découvert que le policier qui m’avait enfermé dans cette cellule était devenu un roi — un monarque respecté et puissant.
Le gouverneur m’a pris dans sa voiture, toujours dans mon uniforme de prison. Les gardiens voulaient que je me change. Le gouverneur a dit non.
Quand nous sommes entrés dans le palais et que nos regards se sont croisés, le monarque a baissé la tête.
Il s’est tourné vers le gouverneur et a demandé : « Est-ce que Dieu me pardonnera ? J’ai fait pleurer un Émir. »
Les riches pensent que l’argent c’est tout. Mais l’argent ce n’est pas tout. Il m’a pris ma jeunesse. Il m’a pris mon avenir. Il m’a pris ma vie. J’ai perdu le contact avec ma famille. Personne à retrouver. Je suis devenu comme un extraterrestre arrivé seul au monde. Ni mère, ni père, ni frères ni sœurs. Pourtant je les avais, mais quelqu’un m’a volé mon identité.
Il s’est levé, m’a tenu l’épaule et a dit : « Je vais te marier. Je vais te construire une maison. Je vais te donner tout ce que tu veux. »
J’ai répondu : « Je ne veux ni maison ni femme. Ma vie, c’est la prison, et la prison c’est ma vie. À cet âge, quelle vie pourrait me convenir ? Des enfants ? Une femme ? »
Il a baissé la tête.
Je lui ai dit : « Dans cette vie et dans la prochaine, je ne te pardonnerai jamais. »
Un de ses gardes en baban riga rouge (tenue de dogari) a voulu me fouetter avec un koboko. On lui a retenu la main, et il a reçu l’insulte de sa vie.
Après mes derniers mots, je suis sorti du palais pour attendre le gouverneur dehors.
J’ai bénéficié d’une grâce présidentielle. Le gouverneur a tout fait pour moi. Il m’a même ouvert une boutique de provisions.
Aujourd’hui j’ai 78 ans.
Piqué sur un mur pour vous