18/12/2023
Trace 313
Architectes 5
A la recherche de solutions de constructions antisismiques, hors béton, nous nous sommes intéressés au travail de Salima Naji (Trace 299). L’œuvre et la réflexion de l’architecte et anthropologue marocaine méritent plus que cette simple mention. Aujourd’hui nous lirons le très beau « Architectes du bien commun – Pour une éthique de la préservation » (2019). La référence admirative qu’elle y fait du travail d’Hassan Fathy nous entraînera ensuite à une relecture du désormais classique « Construire avec le peuple » (1969). Ces deux textes auraient pu faire partie de ceux consacrés à la construction en terre, mais cette vision large du travail d’architecte que partagent Hassan Fathy et Salima Naji mérite d’être saluée.
NB : Toutes citations sont de Salima Naji.
Quoique toujours en relation avec le Maroc, les propos de Salima Naji ont souvent une portée universelle. Premier exemple : « En ces temps d’inégalités croissantes, l’architecte est de plus en plus tiraillé entre deux voies : se tourner vers l’ostentatoire, source de prestige et de revenus confortables ou bien défendre, au contraire, ce qui contribue à fabriquer le bien commun ; permettre une production architecturale de la juste mesure, souvent modeste, tournée vers les autres… Défendre l’architecture comme bien commun signifie interroger le bâtiment, mais aussi les conditions sociales de son édification, les pratiques spatiales, l’usage social, l’attachement au lieu. »
Dans le bousculement climatique en cours, ce que Naji dit des oasis nous concerne : « Les conditions techniques et environnementales ont imposé un effort collectif pour pouvoir construire un vivre-ensemble résilient….L’oasis donne une leçon de résilience collective où bâtisseur et cultivateur ne font qu’un....Pourquoi un mode de vie établi sur l’adaptation aux contraintes depuis des millénaires devrait-il soudainement disparaître ? Derrière l’ordonnancement historique du bâti mais aussi du végétal, se cache un faire ensemble, une transmission de savoir-faire, un souci du collectif, une crainte de l’aléa. Or comment transmettre ce legs ? Comment transmettre ces savoirs accumulés sur des siècles par une longue réflexion sur l’adaptation, sur l’économie des moyens….Comment faire perdurer un habitat résilient dans un contexte de destruction massive du bâti historique et de mépris profond des modèles constructifs dits « traditionnels » ? »
Face à la ségrégation de l’architecture vernaculaire, due en grande partie à la colonisation, voilà ses préconisations : « Il semble nécessaire de faire un pas de côté et de sortir des schémas habituels en remettant en question les paradigmes qui structurent tout projet architectural.
Premièrement, abandonner la distinction stérile entre tradition et modernité, le plus souvent convoquée par les propagandistes dans des rapports de domination coloniaux et post-coloniaux, afin de pouvoir imposer à des sociétés très différentes, des normes occidentales construites dans des contextes bien particuliers.
Deuxièmement, élargir la notion de patrimoine en prenant très au sérieux le principe du legs et de sa transmission dans sa globalité.
Troisièmement, penser l’architecture comme un objet intégré à son environnement, du fait de son impact écologique, social et territorial. »
En tant qu’anthropologue, Salima Naji développe une vision qui inclut l’agriculture : « L’architecture est fille de l’agriculture : les potentialités contenues dans la première ne pouvant être réalisées qu’au regard des performances de la seconde… Il s’agit aujourd’hui de retisser les liens historiques entre les activités humaines en lien avec le végétal et l’architecture non pas en termes d’ornement mais bien en termes de co-construction territoriale.»
LA NON-CONFIANCE CULTURELLE
En introduction de ce chapitre, nous retrouvons Alberto Magnaghi (Traces 46 et 297) : « C’est dans une culture de la valorisation des ressources du milieu par ses habitants que réside la clef stratégique d’un développement soutenable et non dans quelque prothèse technique supplémentaire. » AM
Ici, Naji prend la défense d’une « architecture de collecte » : « Ce sont à la fois les formes, les techniques, les matériaux et les mises en œuvre qui ont été très tôt marquées, soit du sceau de l’archaïsme, soit limitées à des logiques décoratives de second œuvre, toujours ostentatoires. »
Comme il en va pour la nature, la notion de protection peut s’avérer ambigüe, voire néfaste : « L’action de protection condamnait paradoxalement aussi ces quartiers à une densité et à une insalubrité croissantes. »
Dans une société profondément inégalitaire, les choix architecturaux reflètent la situation : « La recherche de matériaux de prestige péniblement acheminés depuis des carrières choisies est privilégiée, de même qu’une architecture développant l’arc, tandis que l’architecture de collecte reste déconsidérée, simple prolongement d’un paysage naturel duquel l’humanité, selon cette vision, par manque de génie, n’aurait pas su s’extraire. »
Naji prend la défense de la courbe, injustement méprisée, et statiquement justifiée : « Le grenier-citadelle marocain a développé la courbe pour des raisons de commodité technique ou tactique. La courbe, dévalorisée pour elle-même, n’a été réinterrogée que dans le cadre de questionnements post-coloniaux sur la modernité architecturale. »
Les visions héritées du colonialisme ont la vie dure : « Cette vision réductrice d’un monde coupé en deux, avec d’un côté la ville nouvelle et le progrès, et de l’autre la ville ancienne ou pire la campagne, considérées comme archaïques, s’est malheureusement muée en un legs dont hérite la génération de l’indépendance… Le mépris colonial, devenu un mépris national, pour l’architecture de collecte nourrit alors une logique d’effacement de lieux jugés indignes pour une vie moderne. »
Ceci va jusqu’à une « honte du matériau », celui symbolisant paysannerie, et surtout pauvreté :
« Désormais les habitants expliquent qu’ils ne veulent plus vivre dans des espaces connotés « anciens » parce que réalisés avec les matériaux traditionnels alors rejetés et tout particulièrement la terre crue. Cette honte du matériau cache aussi une honte de ses origines : on voudrait effacer tout ce qui représenterait la modestie de ses origines rurales. »
Naji se dresse contre l’islam salafiste mondialisé, destructeur des anciennes pratiques, culturelles, architecturales, mais surtout sociales : « Les nouvelles mosquées édifiées sur des mosquées historiques viennent effacer l’empreinte de l’islam dans sa durée et son historicité…. Le programme n’est pas seulement architectural, il est souvent aussi lié à une nouvelle prédication qui souhaite rompre avec les pratiques héritées, au nom d’une nouvelle orthopraxie. Ainsi les pratiques féminines, les histoires et les traditions sont dénoncées et ridiculisées. »
Suit un hommage appuyé à Hassan Fathy, introduisant la notion d’autoconstruction : « Construire avec le peuple » : « Ces textes de maturité restent d’une puissante actualité, l’architecte engagé dans l’usage des formes et des techniques locales affronte aujourd’hui la même incompréhension qu’alors…Ce texte est une sorte de viatique parce que l’architecte égyptien y a trouvé les mots simples et justes, capables de décrire des phénomènes complexes. »
Retournant au Maroc : « Soit le paysan pratiquait l’auto-construction, son voisin ou les membres de son lignage venant lui prêter main-forte. Soit il était fait appel à un tiers : quelques experts désignés par le vocable de « maalem » (maître) circulaient de village en village tandis que les habitants venaient participer au chantier. »
Là, comme ailleurs, même si plus tardivement, intervient la fin de cette économie de l’entraide chère à Kropotkine (Trace 71), pratiquée à Shirakawago (Trace 160), comme à Saint-Véran (Trace 161) : « Monétarisation de la société et déclin des activités collectives basées sur le principe du faire ensemble vont de pair. »
Naji dénonce la corruption, et en constate les effets : « La pratique du détournement s’appuie sur des stratégies néfastes aux matériaux traditionnels. En effet, ces derniers nécessitant une main d’œuvre une main d’œuvre compétente et ne pouvant pas être trafiqués, sont donc très difficilement intégrables dans un protocole classique de détournement de l’argent public. »
Monétarisation, et marchandisation vont de pair : « Ce qui fait symptôme actuellement au Maroc, c’est que le patrimoine renvoie de plus en plus à une marchandise… Si le bien est tout en discrétion et simplicité, fait de discrets raffinements,… il sera oublié…. Si le bien a au contraire une valeur esthétique immédiate, il est arraché, vendu, monnayé, et va subir un phénomène spéculatif de prédation… Le développement de hauts lieux de prestige vient d’autant plus disqualifier les autres lieux plus modestes ou ne correspondant pas aux canons du moment. »
Elle situe son ambition personnelle dans ce contexte : « Il s’agit de reprendre le legs architectural pour ce qu’il est, de multiples tentatives d’adaptations à un contexte spécifique et de l’utiliser pour répondre aux enjeux contemporains : le réchauffement climatique, la rareté des ressources, le désir de bien-être. »
Sans oublier un rôle plus vaste : « Il conviendrait désormais de revaloriser l’espace public dans sa complexité historique. En s’appuyant sur le patrimoine et en montrant la complexité des relations au passé, nous pouvons faire reculer l’intégrisme. »
SAUVETAGE DES IGUDAR, GRENIERS COLLECTIFS DE L’ATLAS
Le fait de restaurer les « Igudar » vient couronner la cohérence de la vision de Salima Naji : « Les termes d’agadir ou d’ighem renvoient au grenier collectif, ce bâtiment qui appartient à un groupe solidaire devant l’adversité, constitué de cases individuelles agglutinées les unes aux autres et enfermées dans une enceinte collective percée d’une porte unique… La décision de bâtir est donc collective, tout comme l’entretien, le gardiennage. Emmagasiner ensemble est un geste lourd de conséquence basé sur la confiance et la surveillance…Les greniers collectifs sont présentés comme des lieux à préserver. En effet, dans un contexte de transition démocratique et de décentralisation, ils incarnent également pour les communautés le temps mythique d’une démocratie collective locale. »
Ces greniers sont menacés par le salafisme : « Ma thèse de doctorat sur les greniers collectifs a ainsi voulu montrer que ce sont les réseaux du sacré qui expliquaient la survie de l’institution du grenier au Maroc. Mais c’est aussi pour cette raison qu’ils sont très fragiles, pouvant être menacés par des idéologies orthopraxes (salafistes) promptes à l’anathème envers des pratiques historiques de coalitions politiques dont il ne reste plus aujourd’hui que le rituel symbolique. »
Mais leur fragilité vient aussi du fait qu’ils requièrent un entretien constant : « Après chaque pluie, les hommes doivent monter sur les terrasses et en assurer l’entretien…De même, les murs exposés au vent dominant et à la pluie sont souvent le plus érodés et doivent être repris ou régulièrement enduits… Le grenier peut rapidement péricliter si se croisent un abandon massif de ce dernier, jugé peu utile, avec des mises en œuvre fragilisées. »
HISTOIRES DE CHANTIER
Sans trop détailler, retenons l’idée centrale : « Il s’agit de savoir s’il est possible de recréer les compétences locales par le chantier….Les greniers collectifs portent en eux la mémoire d’un faire ensemble. »
URBANISMES ET ESPACES PUBLICS
Ouvrir des espaces publics est une nécessité : (Traces 158,159, 284 à 286) : « Désormais, l’espace public n’est plus un espace de discussion et de prise de décision. Il est devenu un espace de confrontation entre une population et une administration en vue d’assurer de meilleures conditions de vie. »
Les anciennes aires de battage sont à cet égard des modèles : « Etablies à l’extérieur du village, utilisées très ponctuellement dans l’année lors des moissons, les aires de battage étaient et sont encore parfois investies régulièrement pour d’autres usages. Espaces collectifs, elles offrent en effet des lieux aménagés où il est possible de se retrouver, accueillant les moments festifs comme les danses et les chants. »
POUR UNE ARCHITECTURE ECORESPONSABLE AU MAROC
Les efforts permanents de Salima Naji ont des effets sur la règlementation marocaine : « Il convient désormais de mettre un terme à la marginalisation forcée de la terre et de la pierre en repensant à la fois le cycle de vie des architectures et le cycle de vie des matériaux en adéquation avec les besoins et les dynamiques réelles des communautés….En 2013 est promulgué enfin le décret n°2-12-666 du 17 rejeb 1434 (28 mai 2013) approuvant le règlement parasismisque pour les constructions en terre, permettant à tout architecte d’utiliser ce matériau, dans un panel de prescriptions imposées. »
Les ingénieurs ne sont pas hélas à la hauteur : « Techniciens et ingénieurs sont dans une sorte de déni de réalité où ils imposent la seule ligne droite comme unique vérité car directement issue du numérique. Ils demandent des notes de calculs et autres simulations qui sont très loin des réalités et de la complexité de la construction considérée, souvent multiséculaire. »
Y compris en matière de thermique : « Binayate, le « premier » logiciel thermique … au Maroc a oublié d’intégrer les matériaux locaux dans ses calculs ! »
CONCLUSION
Une vision ample, mais des ambitions modestes : « L’objectif était de montrer qu’il est possible de réaliser de petits équipements publics magnifiant les techniques locales, parfois ancestrales, jusque-là délaissées ou méprisées. »
Un espoir d’agir sur la société : « Travailler sur des bâtiments et des espaces publics, c’est également offrir à tous – les femmes, les plus pauvres, les laissés pour compte – un cadre de vie de qualité. »
Y compris contre les divers intégrismes, religieux et techniques, mis hardiment sur le même plan : « Les idéologies religieuses radicales comporte un vouloir détruire, une volonté d’abolir les architectures héritées du passé, dans l’objectif simpliste de refonder et reconstruire un ordre musulman mondialisé qui n’établisse aucune référence au local. (Ni à l’histoire). Ceci vient donc rejoindre les phantasmes d’ingénieurs élaborés par logiciels : l’image de synthèse vient alors supplanter la réalité. »
Tout ceci fait à mes yeux de Salima Naji une figure importante, pas seulement pour le Maroc.
Bientôt, nous relirons Hassan Fathy !