Ouvroir des Luminaristes Potentiels

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OuLUPo : Qu'est-ce que l'Autre voit ?

— Pourquoi un OUvroir des LUminaristes POtentiels ? Les raisons sont multiples, croisées et non-univoques. Chronologiquement, il y eut la coïncidence d'une longue bataille pour tenter de faire reconnaître, depuis la fin des années 80, des droits d'auteurs aux créateurs d'éclairage, jointe à une tentative de structurer la transmission des savoirs de ce métier. La première revendication s'écroula tragiquement par épuisement lors de l'été 2003, puisque la lumière considérée comme un langage ne pouvait rivaliser avec les sommets d'éloquence atteints par des auteurs tels que MM. Raffarin ou Seillère. En revanche, et en toute logique, les débouchés s'amenuisant, on considéra qu'il était urgent de multiplier et de renforcer les structures de formation, ce qui permettait d'occuper des créateurs désœuvrés tout en multipliant les futurs chômeurs beaucoup plus qualifiés. Mais n'anticipons pas.

Le mot « Éclairagiste » n'est pas vieux. Il a tout au plus une quarantaine d'années. Dans la génération qui nous précède, on disait « électricien », même si certains des pères de ce nouveau métier participaient plus activement aux processus de création que nombre d'entre nous et beaucoup plus que nos disciples. Reconnaître que la conception d'éclairages véhicule du sens, si ce n'est un langage, (après tout, certains systèmes de cris d'animaux y accèdent presque), a pris beaucoup de temps. Surtout si l'on considère que depuis l'époque de Bergson, en gros, on sait que la vision est une reconstruction immédiate de la mémoire. Y trouver une grammaire, une syntaxe, voire du style, relève encore des délires de quelques dangereux rêveurs. Ainsi que le disait un orateur au colloque organisé par l'ENS-Lyon l'an dernier, « Art et Science » : « Il faut que notre recherche reste invisible. Parce que si elle devenait visible, il faudrait la payer. » Mais ne nous égarons pas. Une troisième source est d'ordre pédagogique. J'ignore comment se sont formés les pionniers de ce métier, mais à voir le premier ouvrage moderne sur le sujet, celui d'Henri Alekan, il apparaît clairement que la transmission était basée sur la peinture, ou plus généralement l'analyse d'images 2D figurant de la 3D. L'empirisme, l'expérience et la transmission artisanale, de compagnon à apprenti, faisait le reste, y compris dans les premières écoles sérieuses qui ont à peu près l'âge de notre génération. Or il advient que, poussés par les générations montantes, nous sommes presque tous amenés à transmettre également, artisanalement ou dans des structures organisées pour. Le malheur veut que ce passage s'accompagne de plusieurs phénomènes quasi‑synchrones : multiplication et diversification des outils, en accélération constante. Avec son corollaire, l'obsolescence de plus en plus rapide des dits outils. Puis, les systèmes de commande s'informatisant depuis 1980, une vitesse de saisie et des possibilités de restitution sans cesse plus rapide et plus complexe, avec la même obsolescence. Et de nous retrouver tout surpris, en 2015, à tenter d'enseigner à des étudiants dévorant des documentations et manuels de matériels nouveaux (et obsolètes l'année prochaine), jusqu'à oublier toute question de sens. Au point que lorsque l'on fait, dans une École Nationale Supérieure, référence à un Texte, pour expliquer un parti pris de conception, on s'entend répondre par des étudiants à Bac +5 « Nous ne lisons jamais. Nous n'avons pas le temps. » (Tels leur Ministre de tutelle) Au point qu'une Directrice Pédagogique en arrive à confier : « Je ne sais plus comment rédiger les sujets de concours : nous ne récupérons plus que les ratés des écoles d'ingénieurs. » En revanche, bombardés d'un flux d'images qu'ils n'ont plus le temps d'analyser, ils sont sur-nourris d'un matériau qu'ils restent impuissants à structurer, au moins pour de longues années. Quand on veut détruire un peuple, on détruit sa langue et sa mémoire. Sans grammaire et sans syntaxe, même avec beaucoup de vocabulaire appris phonétiquement, impossible de se faire comprendre. Restait un espoir : la littérature, point encore morte, et qui en outre sur papier n'est pas modifiée au gré des modes. Le cauchemar mémoriel d'Orwell fonctionne avec les NTIC, très mal avec les livres. Le syndicat des libraires aurait-il acheté quelques éclairagistes au chômage ? Expliquons-nous, et posons des distinctions. Qu'est-ce qu'on trouve dans la littérature qu'on ne trouve pas dans des images ? La trace de la sensation lumineuse des autres, tout d'abord. La plupart des gens ont du mal à s'imaginer que ne voyons pas tous la même chose face un état donné de l'espace et du temps. (Pourtant il suffit d'aller voir en couple le même film pour s'en convaincre.) Encore une fois, la vision étant une Reconstruction Immédiate de la Mémoire (RIM), n'ayant pas la même mémoire, nous ne « voyons » pas la même chose.

À ce stade, le seul langage commun, la seule koïné qui nous relie à ces sensations personnelles, c'est précisément le Texte. Parce qu'il reste stable et non influencé par les variables humaines, si ce n'est celles, minimes, des correcteurs et des typographes. Encore cela ne s'applique-t-il pas aux Livres des Morts Tibétains ou Égyptiens, sans lesquels nous ne connaîtrions pas le ressenti de la lumière dans ces époques et ces cultures. Se mettre à la place du ressenti de l'Autre, c'est la façon pour l'éclairagiste d'envisager le « point de vue de l'utilisateur » comme le fait le bon architecte.

Mais dans les deux cas, il y a « ce que seul voit l'architecte » , c'est à dire la coulisse et un temps qui échappe au spectateur. Sans la moindre culture du sens véhiculé, on arrive très vite de la « jolie image » dépourvue de sens, à un « confort visuel minimum » déjà détruit par la télévision. L'éclairagiste est celui qui imagine « ce que voit l'autre », et le traduit, lui donne du sens par une connaissance non seulement des techniques, mais de l'histoire et la géographie des sensations. Ou, comme disait Jules Verne au début de La Jangada : « Je veux tout connaître de ce pays. Allons à la Bibliothèque ! »